Sur les pas de Rudy et Gilles

Résidence au Collège Sainte Thérèse, Saint-Pierre-en-Auge, France.
Production Frac Normandie Caen.
De janvier au mai 2017.
 
 

 

En 2017, l’établissement Sainte-Thérèse de Saint-Pierre-en-Auge m’a accueilli en résidence. Une résidence, c’est avant tout le pari que la rencontre avec la démarche d’un artiste puisse être un élément de découverte artistique et de développement pédagogique. Au programme: la création d’un placard aux formes architecturales et des sculptures en balles de golf. En parallèle de ces productions, des élèves de 3ème ont été en charge de répertorier l’ensemble des «placards» de l’établissement. Après vérification du bon respect des normes de conservation préventives, la sélection d’oeuvres du Frac y a été installée pour être présentée lors de la restitution de la résidence.

 
 
Réalisation des sculptures avec des balles de golf.
 
 

Lorsque je suis arrivé en Normandie pour commencer ma résidence, j’ai découvert que le Frac, Fonds Régional d’Art Contemporain se préparait pour un déménagement. Un nouveau bâtiment était en plein chantier. L’architecte nommé sur le projet était Rudy Ricciotti. J’avais déjà vu son nom quelque part, et j’ai cherché parmi mes notes. Grâce à son esprit philanthropique Rudy Ricciotti est autant actif dans le champ de l’art que celui de l’architecture. Effectivement il a fourni un mécénat pour des projets artistiques expérimentaux voire radicaux. Notamment il a aidé l’artiste Gilles Mahé à réaliser plusieurs projets.

 

 

En tant qu’artiste, je me ressens proche de Gilles Mahé. Sans doute j’ai été attiré par la manière qu’il a bâti une oeuvre sociale à partir d’une démarche conceptuelle. Avec un oeil ouvert sur l’histoire de l’art, je vois Gilles à mi-chemin entre moi-même et Robert Filliou. Depuis plusieurs années je suis devenu intéressé par la nature plastique de l’architecture mais aussi par sa capacité à révéler, voire même de créer des liens sociaux. Cette fascination m’a amené vers une pratique collaborative, avec d’autres artistes, designer et musiciens, mais aussi avec le public dans un sens très large.

En 1993, lorsque Ricciotti s’annonçait prêt à acheter une oeuvre à Gilles, ce dernier a répondu avec une proposition plutôt conceptuelle. Ricciotti devrait régler la cotisation annuelle au Golf de Dinard pour Mahé et sa femme. Mahé s’engageait à jouer au golf en pensant à Ricciotti. Par la suite toute une correspondance de «mail-art» s’est développée. Puis en 1996, Gilles a eu l’idée et l’envie de réaliser «La Galerie du Placard». Gilles voulait mettre en relation un nombre impressionnant d’artistes contemporains avec des commerçants de la ville de Saint-Briac. Bien sûr c’était pour les artistes à investir ce mobilier insolite. Ricciotti fut le mécène.

Pour ma résidence ici à Saint-Pierre-en-Auge, j’ai voulu célébrer la relation entre ces deux hommes. Nous avons procuré plusieurs milliers de balles de golf et avec les élèves motivés d’une classe de 6ème nous avons expérimenté les ramifications de formes possibles à partir d’une simple sphère. Ce n’était pas facile. Nous avons échoué à plusieurs reprises. Il y a un point où la sculpture devient trop lourde pour la colle et tout tombe en miettes. Les formes que nous avons retenues ressemblent à des molécules. Sans doute un professeur de chimie pourrait les identifier.

De l’autre côté, j’ai commencé à regarder l’architecture de Ricciotti avec plus d’attention. J’ai été très attiré par «Le Pavillon Noir» une école de danse qu’il a construit à Aix-en-Provence. Inspiré fortement par ce bâtiment, je me suis mis à designer un placard vitré pour abriter nos sculptures en balles de golf.

 

 

Pour fabriquer ce meuble, j’ai eu de la chance de rencontrer Romain Castagne et Julien Declerck. Julien est ancien élève du Collège Sainte Thérèse. Ensemble ils ont établi un atelier de métal sur la route de Falaise. Rudy Ricciotti et sur tout connu pour ces bâtiments fabriqués en béton, un matériau qu’il apprécie pour sa nature «révolutionnaire». Il résiste, dès que possible travailler avec l’acier. Pourtant, Rudy milite aussi pour la transmission de la savoir-faire. Les élèves actuels ont été très contents de rencontrer Julien, l’ancien élève, qui pratique aujourd’hui un métier qui se trouve à l’interstice de l’art, des mathématiques et de l’ingénierie.

 
Visite avec les élèves du 6ème et du 3ème à l’atelier de Métal RJ.
 

J’ai décidé de faire galvaniser l’acier de la vitrine. Ce n’a pas été pour des raisons esthétiques. Simplement, j’ai voulu que ma vitrine résonne avec des objets agricoles que j’aperçois régulièrement lors de mes voyages à travers le bocage.

 
Installation de l’oeuvre et restitution de la résidence.
 

En parallèle à cette nouvelle production j’ai souhaité évoquer ce projet mythique «La Galerie du Placard». En travaillant avec des élèves de 3ème, nous avons demandé au Frac Normandie Caen le droit de monter une exposition dans les placards du collège. Après avoir identifier des placards potentiellement transformables en galerie, nous avons rendu visite au Frac et nous avons sélectionné une demie douzaine d’oeuvres qui nous semblaient pertinente, par rapport à l’esprit du projet.

 
Visite du Frac Normandie Caen.
 

Simon Le Ruez s’intéresse à la manière dont le quotidien peut faire monument. Dans «A familiar place for the very first time», une table à repasser-bunker recouverte d’un pastiche de gazon, offre un paysage étrange mêlant le caractère domestique et statique du repassage à la violence du bunker. C’est l’abandon qui confère au bunker sa dimension de monument. Son inactivité, son inutilité et sa décrépitude le place en témoin d’évènements passés.

L’art de François Morellet prend appui sur des éléments contrôlables, juxtaposition, superposition et fragmentation sont associés à l’interférence et à l’arbitraire mathématique. Dans l’oeuvre «Répartition aléatoire de 40 000 carrés», c’est l’annuaire téléphonique du Maine-et-Loire qui est à l’origine de la composition. Les numéros tirés au hasard indiquent, selon qu’ils sont pairs ou impairs, les couleurs à utiliser qui ont été prédéterminées. Leur répartition les uns à la suite des autres se fait sur un tableau qui prévoit d’accueillir 40 000 de ces petits carrés. Il n’y a rien d’autre à voir que ce qui a été réalisé.

Dans «Balcon», Philippe Ramette est photographié sur un balcon, contemplant le ciel : « On y voit l’artiste, tiré à quatre épingles, considérer le paysage du haut d’un balcon en bois … observatoire dont on mesure très vite l’inconfort extrême, puisque l’artiste, en réalité, est allongé en position horizontale au-dessus d’un trou creusé dans la pelouse » [C.Francblin] Jouant sur la perspective, il nous fait voir un balcon comme un socle.

L’attention de Gilles Mahé s’est portée sur la circulation des images et des échanges entre personnes, l’attention aux oeuvres d’autres artistes, l’aspect souvent collectif de ses projets, la conjugaison entre sphère privée et domaine public, entre société, art et économie. «Villéglé sur Buren (Hommage à Bertrand Lavier)» concentre deux logiques d’échange et d’emprunt : la référence aux artistes Jacques Villéglé, Daniel Buren, Bertrand Lavier et d’autre part à la participation du public. Le geste (la lacération), la forme (les bandes alternées) et le principe structurel (la superposition, le recouvrement) sont activés anonymement par le public de la première présentation de la pièce en 1998 ou quand le public réalise l’oeuvre lui-même.

Le chewing-gum est un des matériaux fondateurs de la peinture de Dominique Figarella. Matériau tout à tour propre et impropre à la peinture pour ses propriétés plastiques et ductiles. Il est utilisé comme un indice pour que le spectateur mène son enquête. «Je veux que ça parle à tout le monde» D.Figarella. Vous prenez un chewing-gum. Pas n’importe quel chewing-gum. Un malabar. L’enfance et ses souvenirs de machouillages reviennent en mémoire.

 
L’exposition «Placard-Placard» assurée par les élèves du 3ème
 

Afin d’inviter le plus grand public à la restitution de ma résidence, les élèves du 6ème ont réalisé méticuleusement des affiches.